Pourquoi les voyages de Zeng He sont-ils une exceptions dans l’histoire chinoise ?

De 1405 à 1433 environ, la Chine a déployé, sous le commandement de Zeng He, une flotte fantastique qui partie à la découverte du monde. Plus jamais ensuite, avant que les communistes n’arrivent au pouvoir, elle n’a eu une telle puissance maritime. On parle de plus de 2000 bateaux et de 30,000 hommes. Le coût total de ces voyages a été estimé à 10 à 30 % du total des revenus chinois en un an (Scheidel 2019, p. 434). La flotte s’est rendu jusqu’au Golf Persique, a visité les Maldives, Java, le golfe du Bengale, le détroit d’Ormuz, la mer Rouge. Les trésors qui ont été ramenés de ces expéditions sont nombreux. Des perles, de l’ivoire, des animaux sauvages. Des liens diplomatiques ont aussi été établis avec plusieurs royaumes.

Pourtant malgré cela, ces expéditions n’ont pas mené à grand-chose. La Chine n’est pas devenue une puissance maritime. Elle n’a pas découvert l’Amérique, et n’a jamais établi de colonie durable dans le reste de l’Asie ou en Afrique. Et en 1436, il a été décidé d’effacer toute trace de ces voyages des archives officielles et d’interdire la construction de bateaux pouvant naviguer sur l’océan. Pourquoi ? Pourquoi, alors que des ressources immenses avaient été déployées, ces voyages n’ont-ils eu aucune postérité ? Pourquoi avoir voulu les faire disparaitre ? Pour comprendre ce qui peut paraitre un échec, il faut tenter de répondre à trois questions distinctes. Pourquoi ces voyages ont-ils eu lieu ? Pourquoi ont-ils eu si peu de résultats ? Et pourquoi ont-ils donné lieu à une réaction si extrême ?

On pourrait croire que la première question n’a pas lieu d’être. Après tout, n’y a-t-il pas toujours eu des explorations ? Et n’était-il pas dans l’intérêt de la Chine d’aller explorer de nouveaux territoires pour étendre son Empire ? Il semblerait en fait que non. Il est très rare que les grands empires lancent des expéditions maritimes conséquentes. Rome ne l’a jamais fait. L’Égypte non plus, pas plus que les califats abbassides et omeyyades. En fait l’essentiel des grandes explorations maritimes a été le fait de petites nations. Les cités grecques, l’Angleterre, les Pays-Bas, les Phéniciens, etc. Bref, les voyages de Zeng He sont une exception historique. Cela s’explique en partie par des raisons économiques, géographiques et militaires. Lorsque l’on dispose d’un vaste territoire, il n’est nul besoin d’aller chercher des revenus ailleurs. L’empire se suffit à lui-même. De plus, un vaste territoire implique de vastes frontières à protéger. Les ressources ne peuvent donc être dégagées pour aller explorer ailleurs. Alors pourquoi, dans ce cas, la Chine a-t-elle financé ces voyages ?

L’explication est multifactorielle. En effet, ces voyages ont eu lieu à un moment très particulier de l’histoire de Chine. À un moment où l’Empereur Yongle en manque de légitimité, s’est lancé dans plusieurs entreprises de grande envergure pour assurer son prestige. À la même époque où Zeng He s’embarquait dans ses voyages, la Chine lançait des initiatives militaire et diplomatique vers le Vietnam, la Mongolie et la Corée. L’objectif des voyages de Zeng He n’était donc pas d’explorer le monde, comme ce fut le cas pour Colomb ou Magellan, mais de montrer la puissance de la Chine.

Et c’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi ces voyages ont eu si peu de répercussion. Comme il n’était pas question d’exploration. Zeng He n’a pas cherché à tracer de nouvelles routes maritimes, au contraire des explorateurs européens de la même époque. Ses voyages n’ont fait que suivre des itinéraires déjà connus et empruntés régulièrement. À part quelques trésors et curiosités, peu de choses réellement substantielles ont été rapportées. Le commerce maritime n’a pas été plus florissant après les expéditions. Aucune colonie chinoise n’a été fondée. Le tout a couté une fortune, a été certainement très mal organisé, et a accouché d’une souris. Il est assez évident, dans ce contexte, que ces expéditions aient été annulées. D’autant qu’à l’époque, la Chine subissait de lourdes défaites aux mains des Mongols.

Mais pourquoi aller jusqu’à détruire toute référence à ces voyages ? Pourquoi interdire la construction de bateaux pouvant voyager sur l’océan ? L’explication, ici, se trouve dans un conflit entre deux factions de l’élite chinoise. D’un côté les eunuques qui étaient impliqués dans le commerce maritime et qui avaient les faveurs des marchands. Et de l’autre des membres de l’administration à tendance confucéenne qui s’opposaient à ces voyages, à la fois pour des raisons idéologiques et politiques. Dès qu’ils en ont eu l’occasion, l’administration confucéenne s’est donc empressée d’empêcher le commerce maritime, afin d’éviter que leurs rivaux ne gagnent en influence. Et pour être certaine que cette influence ne renaitrait pas, elle a pris la décision d’interdire les explorations maritimes et fait le choix de faire disparaitre toute trace de ces voyages.

Ces voyages sont donc une exception parce que les Empires sont peu enclins à ce genre de projet. Et que ceux de Zeng He ont eu lieu grâce à un concours de circonstances très particulier. Un Empereur a eu besoin d’assoir sa légitimité, ce qui est relativement rare dans l’histoire chinoise. Ces voyages n’ont eu qu’un impact limité, parce que leur objectif n’était pas d’en avoir un. Il ne s’agissait ni de conquérir ni de découvrir, mais uniquement une question de prestige. Et ils ont été abandonnés parce qu’ils coutaient extrêmement cher et qu’une faction de l’administration de l’empire qui y était opposée s’est trouvée en position de pouvoir et a fait ce qu’elle pouvait pour ne pas que l’expérience de Zeng He se reproduise.

This entry was posted in Uncategorized. Bookmark the permalink.