La pensée et le langage

J’ai récemment eu un échange assez chouette avec une collègue prof de lettre au sujet du rapport entre la pensée et le langage. À l’origine de l’échange, il y a une divergence d’opinions quant à l’importance de la grammaire. Évidemment, pour une prof de lettre, la grammaire c’est central. Évidemment, pour moi, prof de philo, et illettré notoire, la grammaire c’est pas trop important, voire surfait. Bon, l’avantage c’est que j’ai de mon côté des grosses pointures dans le domaine (Pinker et McWhorter, entre autres). Mais ce point est sans grande importance, car ce n’est que le point de départ de la discussion. Ce qui suit est plus intéressant. En effet, à un moment ma collègue a dit plusieurs choses qui, à mon avis, sont beaucoup plus problématiques, sur lesquelles je voudrais revenir à tête reposée, afin de pouvoir élaborer un peu mieux ce que je pense. Vers la fin de notre conversation, ma collègue a dit ceci : « Il n’y a pas d’argument sans langage pour l’articuler » et « La pensée prend sa forme dans le langage ». Il y a dans ces deux phrases deux choses que je voudrais analyser, car elles me semblent vraiment problématiques.

La première chose à remarquer c’est le vague absolu qu’il y a derrière ces deux phrases. On peut les interpréter de tellement de manières qu’elles sont, en un sens, dénuées de sens. Il s’agit d’une tendance assez naturelle dans le débat public particulièrement en France, parce qu’il est dominé par des gens qui ont une formation littéraire et qui sont peu portés à la précision sémantique. Que veut dire « articuler » ? Que veut dire « prendre sa forme » ? Le spectre des sens possible est tellement vaste qu’on pourrait imaginer que ces phrases peuvent vouloir dire quelque chose, mais aussi le contraire de cette chose. Je vais revenir sur ce point un peu plus loin.

Dans le quotidien, la pluralité sémantique des phrases et des mots est normale. La communication humaine sait se satisfaire de l’ambiguïté, car le contexte permet, la plupart du temps, de comprendre de ce dont il est question. Au quotidien, ce n’est pas une faiblesse c’est plutôt une force. Cela permet d’exprimer une multitude de choses assez subtiles et d’être compris sans avoir nécessairement à passer beaucoup de temps à trouver le mot juste. En littérature cette tendance à l’ambiguïté est centrale, car elle force le lecteur à réfléchir. Chez les grands auteurs, jouer avec l’ambiguïté est révélateur de finesse et de profondeur, alors que cela masque à peine la médiocrité des autres. Le problème, c’est que lorsque le débat public est monopolisé par des gens qui ont une formation principalement littéraire, l’utilisation de l’ambiguïté est constante, ce qui a comme conséquence qu’il est assez difficile d’identifier avec précision la position qui est défendue et de pouvoir y répondre précisément. C’est exactement ce qui s’est passé dans mon échange avec ma collègue. Il m’était impossible de savoir précisément ce qu’elle voulait dire. Cela a comme conséquence que, malheureusement, bien souvent dans les débats publics français, on peut dire des choses absolument hallucinantes, car vague !

Cela m’amène à la seconde chose dont je voudrais parler. Dans les deux phrases que j’ai mentionnées (« Il n’y a pas d’argument sans langage pour l’articuler » et « La pensée prend sa forme dans le langage ») rien n’est ni faux ni vrai. Tant et aussi longtemps que le sens de « articuler » et « se forme » n’est pas précisé, il est impossible de comprendre exactement ce qui est en jeu dans ces deux phrases. D’ailleurs, le sens de « langage » n’est pas plus clair ici. S’agit-il de la faculté humaine de communication (le langage au sens de Saussure) ? Du type de convention par laquelle la communication humaine s’exprime (l’anglais, le français, etc.) ? S’agit-il de quelque chose plus large (le langage corporel, le langage du théâtre, la parole) ? S’agit-il de la communication en général ? Chacune de ces interprétations implique quelque chose de différent. « Articuler » pourrait vouloir dire communiquer, ou lui donner une forme linguistique particulière, ou encore lui donner un contenu sémantique spécifique, etc. « Prendre forme » pourrait vouloir dire plus de choses encore. Le contexte dans lequel la discussion a eu lieu permet de limiter un peu les possibilités et j’ai l’impression qu’en utilisant ces deux phrases, ma collègue a tenté de défendre une forme de déterminisme linguiste.

Le déterminisme linguistique est la thèse selon laquelle la langue que l’on utilise a un impact sur la manière dont on perçoit le monde. (Une première chose à noter, c’est l’ambiguïté autour de la question de l’utilisation de la langue. Est-ce que je suis influencé uniquement par ma langue maternelle ou par la langue dans laquelle je m’exprime au moment ou je m’exprime ?) Cette thèse est associée aux linguistes Sapir et Worf, et son illustration le plus courante est l’idée (fausse) que parce que les Inuits ont plein de mots pour décrire la neige, ils perçoivent la neige différemment de ceux qui n’ont qu’un mot pour la décrire. S’il est possible, aujourd’hui, de continuer à en défendre une version extrêmement faible, il est impossible d’en défendre la version forte. (Pour une critique de la version forte, vous pouvez aller consulter The Language Hoax, de John McWhorter et The Stuff of Thought de Steven Pinker, pour une présentation de la version faible, je vous suggère Through the Language Glass, de Guy Deutscher).

En gros, le consensus aujourd’hui est que les langues que l’on parle n’ont pratiquement pas d’influence sur la manière dont on perçoit le monde qui nous entoure. Par exemple, si la langue dans laquelle vous communiquez n’a pas de mot pour bleu, rose ou orange (et il y en a plein dans ce cas) vous pouvez quand même percevoir ces couleurs. En revanche, il semble que si la langue dans laquelle vous parlez à un mot pour parler du rose ou du bleu ciel (le russe par exemple) vous pourrez reconnaître un peu plus rapidement (quelque milliseconde) cette couleur. De ce point de vue là, donc, la pensée ne prend pas sa source dans le langage. La pensée s’exprime par le langage, mais la pensée n’est pas réellement influencée de manière significative par le langage.

Peut-être que par « la pensée » ce que ma collègue voulait dire, ce n’était pas vraiment ce que je pense, mais ce que j’exprime. Possible, mais honnêtement, il y a tellement d’interprétation possible que je vais les mettre de côté. D’autant que si c’est effectivement ça qu’elle voulait dire, soit c’est assez trivial comme idée (ça revient simplement à dire que pour m’exprimer j’ai besoin d’un canal de communication), soit ça revient à une forme de déterminisme linguistique parce que ce que j’exprime est influencé par la langue que j’utilise pour l’exprimer. Bref…

Cela dit, il est tout aussi possible que ma collègue n’ait pas voulu défendre une version du déterminisme linguistique, mais, qu’elle ait simplement voulu dire quelque chose d’assez trivial, à savoir que pour exprimer mes pensées, j’ai besoin d’un canal de communication. J’aurais tendance à croire que ce n’est pas le cas ici, car elle s’opposait à ce que j’essayais de dire, et rien dans cette évidence n’est contraire à ce que je disais.

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