#JeSuisCharlie

Excellent début d’année n’est-ce pas ? J’avais comme résolution d’écrire avec une certaine régularité sur ce blog. Plusieurs ébauches d’articles trainaient dans mes cartons depuis plusieurs mois, sur Superman, sur The League of Extraordinary Gentlemen, sur les baleines de cols. Ça attendra, il y a plus urgent ! Quand on se targue de faire de la philosophie, il n’est jamais bon de réagir à froid à des évènements comme celui d’aujourd’hui. Ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire ici. L’attaque contre CharlieHebdo n’est qu’un prétexte que je prends pour coucher par écrit une réflexion qui m’occupe depuis déjà plusieurs mois, et à laquelle je consacrerai peut-être les dernières pages de ma thèse.

Intouchable 2. Source : CharlieHebdo

Condamner cette attaque ne m’intéresse pas. C’est une évidence que seuls les politiciens se doivent de marteler. Je n’ai de toute façon pas l’éloquence pour rendre compte de la barbarie de l’acte. Je n’ai pas non plus la verve nécessaire pour rendre hommage à ceux qui sont tombés. Défendre la liberté d’expression ne m’intéresse pas non plus, car ce n’est pas ce qui est en jeux. À l’exception des extrémistes, personne ne la remet vraiment en cause. Ce que je veux faire en revanche, c’est défendre quelque chose de bien plus fondamental qui ne fait pas l’unanimité, qui n’est pas une évidence : l’importance du rire et de la dérision. Car les attaques semblables à celles d’aujourd’hui ont des conséquences insidieuses. Elles ne nous font pas douter du bien-fondé de la liberté d’expression, nous sommes trop intelligents pour ça. Elles nous font douter du bien-fondé du rire et de la dérision. Évidemment, les terroristes sont des connards finis, personne ne songera jamais véritablement à défendre leurs actes, mais les cibles qu’ils ont choisies et les raisons qui les animent vont nous pousser d’une manière ou d’une autre à réfléchir à tous ceux qui partagent, dans une moindre mesure, le mal-être qui habite les responsables du massacre d’aujourd’hui, et donc à ceux qui ont été blessés par les caricatures de Mahomet et l’humour caustique de CharlieHebdo. Immanquablement, on se demandera si cet esprit de dérision n’est pas à l’origine du malaise des musulmans de France, des jeunes déracinés qui habitent les banlieues, si ce n’est pas cela qui rend difficile l’intégration, s’il ne faudrait pas moins rire pour témoigner plus de respect. Nous en sommes là aujourd’hui, à nous demander si le rire ne pourrait pas être une partie du problème ? Lorsqu’on en vient à se poser cette question, cela marque, je crois, le début de la fin !

Ce serait un cliché que de vouloir défendre l’importance du rire en rappelant qu’il est le propre de l’homme. Ce serait aussi croire que le rire n’est attaqué que par des extrémistes. Eux, de toute façon, ne cherchent qu’une chose, nier l’humain. Ce ne sont pas les attaques des terroristes contre le rire et la dérision que je redoute, ce sont les réactions de ceux qui sont modérés, de ceux qui ne veulent faire disparaitre ni le rire ni la dérision, mais qui cherchent à les limiter, qui cherchent à ne rendre acceptable que certaines formes de rire, et certaines formes de dérision. Comme s’il y avait en quelque sorte un rire acceptable et un rire inacceptable. Le rire qui blesse, qui stigmatise serait à condamner, au prétexte qu’il n’est pas véritablement drôle, qu’il n’apporte rien au débat. Le rire c’est parfois moche et ça fait mal, je n’en doute pas une minute. Mais c’est justement pour ça qu’il est important de le défendre.

Il faut d’abord commencer par prendre conscience que le rire n’est pas à l’origine du mal-être qui peut animer les enfants d’immigrants en France. Ce n’est pas parce que CharlieHebdo caricature Mahomet et certains musulmans que l’on assiste à un rejet de la France dans les banlieues. Les causes sont bien plus profondes que cela, pauvreté, misère sociale, etc. D’ailleurs, on constate aussi un rejet de la France chez des Français de souche. Le rire est un bouc émissaire, mais ce n’est pas la cause. Alors encadrer le rire ne servira à rien. Ce n’est pas parce qu’on se moquera moins de l’Islam que les jeunes des banlieues iront mieux ! Ils se tourneront vers d’autres boucs émissaires. Le rire n’est pas la cause des problèmes sociaux qui poussent certains à faire le choix du terrorisme. Si l’on accepte de ne plus rire de tout, ou de rire moins, la société n’ira pas mieux, l’intégration ne se fera pas plus facilement

Devil in the Holy Water. Source : Amazon

Devil in the Holy Water. Source : Amazon

Et surtout, le rire est une force sociale essentielle dans l’évolution des sociétés. Les travaux de Darnton ont montré par exemple que la satire et la caricature ont joué un rôle bien plus important que les discussions rationnelles dans la chute de l’Ancien Régime. The Honor Code de Appiah dont j’ai fait une recension il y a quelque temps, montrait aussi l’importance du ridicule et du rire dans les révolutions morales. Je sais qu’il est de bon ton dans les milieux philosophiques et en occident en général de faire la promotion de la raison, de la discussion rationnelle et donc raisonnable, mais cela se fait en occultant le rôle du rire, du ridicule, de la dérision et des sentiments. En cela d’ailleurs les philosophes rejoignent les idéologues religieux. Rejeter le rire, c’est rejeter la part sombre de l’humain, celle qui ne serait pas divine, celle qui ne serait pas rationnelle. Je ne veux pas qu’on croie que je lutte contre la raison, bien au contraire ! La raison est essentielle, mais elle n’est pas tout, elle se doit d’être accompagnée du rire sans quoi elle n’est rien ! Comme l’a très bien montré Appiah, la pratique des pieds bandés a cessé en Chine lorsqu’elle est devenue ridicule aux yeux de tous, et non grâce à une discussion rationnelle. Si les idéologues et les extrémistes occidentaux ont peu à peu cédé du terrain, et que nous avons vécu jusqu’à peu dans une société relativement apaisée, ce n’est pas parce que nous avons fait le choix de la raison et du progrès comme le pensent certains, mais parce qu’ils ont cédé sous les coups de boutoir des rieurs, des humoristes et des satiristes. Limiter le rire ce serait la pire des décisions ! Une société ne peut être apaisée que si elle sait rire d’elle-même, et cela n’arrivera pas en limitant le rire !

Pour tout ça, aujourd’hui, #JeSuisCharlie

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